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15/06/2006 02:26 heure locale
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"Quelques pensées pour la civilisation et l’Europe": Epilogue

 
Cela semble paradoxal. Dans la période de l’après-guerre froide, la politique semble  se ramener à un cadre de conflits culturels. Les élections américaines, par exemple, se focalisent sur des questions culturelles. Nous sommes témoins d’une série de débats publics où les valeurs chrétiennes se confrontent aux valeurs sociales, sur l’avortement, la peine de mort, etc. Les différences sociales et l’antagonisme social se trouvent de plus en plus piégés dans un contexte culturel, sous la forme d’un conflit intense d’identités culturelles : “L’Occident face au reste du monde” ou, pour une moindre part, le monde des valeurs démocratiques face à toute forme de fondamentalisme. Au cours de ces discussions théoriques, cette évolution se reflète à travers l’idée centrale de la position de Samuel Huntington concernant “le conflit des civilisations” à l’égard des analyses les plus orthodoxes, et de l’influence de la théorie post-colonialiste dans les études critiques. En même temps, dans cette période de l’après-guerre froide l’idée maîtresse impose la notion extrême de la dépolitisation de la culture. L’acceptation de la relation directe entre la conception ou le contenu d’une oeuvre culturelle et de l’activisme politique semble menaçante. En d’autres termes, “l’art engagé” est considéré comme révolu ou encore dangereux, du moins dans le contexte d’une société démocratique. Mais peut-être qu’il ne s’agit pas d’un paradoxe, mais d’une succession de tendances interdépendantes.

L’on pourrait considérer que ces deux tendances ne sont pas contradictoires mais qu’elles déterminent l’une l’autre. C’est-à-dire qu’elles désignent une double invasion. L’invasion de la civilisation dans le devenir politique et de la politique en général sur des questions que l’on croyait autrefois appartenir uniquement dans le domaine de la culture. Désormais, il n’y a plus lieu d’insister sur l’utilisation continue du conjonctif “et” lorsque nous nous référons à cette relation. L’objet d’étude ne peut plus être formulé en tant que “civilisation et politique”, ou “politique et idéologie”. Les conjonctifs “et” doivent être remplacés par une série de “par rapport” “en relation avec”, afin que l’objectif devienne l’analyse de la relation parallèle et interdépendante de ces notions, de la civilisation, de la politique, de l’idéologie, de la production, etc. Nombreux sont ceux qui ressentent menaçant le fait que la culture et l’art semblent avoir perdu leur prétendue autonomie. Sans voix privilégiée, sans opinion privilégiée pour le monde, l’Art se ramène au rang d’une simple pratique sociale. Cependant cette évolution ne présuppose pas une tendance d’uniformité, et n’est pas nécessairement négative.

Suite à ces réflexions d’ordre théorique de la série d’interviews, nous nous posons la question suivante : S’il est vrai que l’Art et la civilisation ont perdu leur statut d’autonomie, alors il faut que nous considérions toutes ces notions sur la base d’une série de liens multiples. Les interviews publiées par eu2003.gr tentent de s’insérer dans le débat sur la civilisation en relation avec la politique, ainsi que dans le débat sur la civilisation par rapport à l’identité, en l’occurrence l’identité européenne.

Ce que nous avons demandé à ces neuf artistes qui s’occupent de différentes formes d’art, dont l’oeuvre est habitée par différentes influences culturelles, ce n’est ni d’entamer ce débat ni de le clore. Au contraire, nous avons tenté, à travers leurs dires, de comprendre une nouvelle réalité et d’examiner les nouveaux défis, les nouvelles possibilités de l’Art au sein du milieu universel actuel. Nous ne pouvons répondre à la question du choix du chiffre neuf, ou à la question de savoir pourquoi nous avons choisi précisément ces neuf artistes. La seule réponse que nous pouvons fournir c’est que cette série d’interview a tenté de garder le débat ouvert à différents courants de pensée. Pourtant, les personnes interrogées ont des liens entre elles, car ils s’occupent du caractère social de l’art. Mais cela peut paraître une généralité, puisque la notion de “social” peut avoir – a – en l’occurrence plusieurs interprétations différentes et peut également être vécue de différentes manières. L’oeuvre des neuf artistes doit toutefois être qualifiée de “sociale”, mais ce terme doit par ailleurs être expliqué. En effet, leur oeuvre pénètre dans des questions qui appartenaient traditionnellement au domaine de la politique : des questions qui concernent la justice sociale, les droits de l’Homme et la migration. Mais ce qui nous amène à qualifier leur oeuvre de “sociale”, c’est surtout la méthode qu’ils utilisent. Les neuf artistes mobilisent des moyens qui diffèrent de ceux qui sont mobilisés dans le cadre des études sociales, dans le but de dépeindre ou de réaliser des faits sociaux. Par conséquent, ils produisent de nouvelles formes d’approche des dynamiques sociales.

Dès lors que le site web est dédié à des questions européennes, nous nous référerons au contenu des interview à l’égard des différences notoires qui s’opèrent en Europe. Pour être plus précis, l’élargissement de l’Europe avec une population accrue constitue une nouvelle réalité, qui peu à peu de menace devient conscience et commence à prendre forme et sens. Il est indéniable que la question de l’identité constitue un thème fondamental au sein de ce processus, en tant que définition de certaines charactéristiques qui déterminent une entité.

La question nodale qui se pose pour l’Europe c’est s’il est possible d’envisager un processus d’unification, tenant compte des différences des peuples, des pays, des langues et des valeurs. S’il existe des dénominateurs communs qui peuvent délimiter d’une certaine façon l’identité européenne.

Ce qui ressort des neuf interviews, c’est une convergence d’opinions concernant une diversité de formes, de cette “identité en devenir”. L’identité européenne ne peut se baser sur l’uniformité, sur la reconnaissance de caractéristiques communes. Au contraire, elle doit au départ se baser sur l’acceptation de l’individualité, et même de la possibilité de divergeances radicales au sein d’un même espace. Aussi, s’avère-t-il nécessaire d’accepter l’impossibilité de définir l’identité européenne de manière partiale ou unidimensionnelle. “L’apport de l’Europe  à la civilisation, c’est la polyphonie”, dit Dimitris Papaioannou. “La richesse culturelle de l’Europe réside sur la diversité et non sur l’uniformité”, ajoute José Saramango.

De son côté, Dario Fo se réfère aux liens culturels existants, bien avant l’intégration économique : “Le grand avantage de l’Europe depuis toujours a été de pousser en avant une civilisation imbibée d’intérêts communs.

Avant même que l’Europe ne s’unisse au niveau économique ou au niveau des intérêts économiques ou commerciaux, la dimension qui a uni depuis des années l’Europe a été la culture; les arts, la littérature, la musiques constituent le trait d’union de l’Europe”. Pour sa part, Pavel Pavlikovski se réfère aux valeurs qui constituent les fondements de la civilisation et de l’art : “S’il reste une tradition en Europe qui est vivante et qu’il vaut la peine de sauvegarder, s’il y a un élément qui la différencie de la civilisation américaine, c’est la notion de l’histoire, comme un processus compliqué et la recherche de l’authenticité”.

Il existe toujours la menace de l’oppression, de l’oubli, de l’abolition dans tout processus d’unification, dans cet effort d’uniformiser, de définir l’identique et l’uniforme. Nos interlocuteurs, au contraire, sont d’avis qu’il nous faut accepter les différentes formes et les différentes voix en tant que signes de la civilisation européenne et en tant que droit à la différence : Michael Marmarinos souligne cette facette de la tradition européenne : “L’avantage de l’Europe unie (en comparaison avec les Etats Unis) est que d’anciennes nations et des histoires avec des cultures différentes mais qui s’enchevêtrent, avec des langues différentes sont déciées à venir plus près les unes des autres pour échanger leurs valeurs. Cela peut en effet créer un modèle d’identité européenne multiculturelle, qui, à condition de certains présupposés et garanties, peut engendrer un mouvement extraordinaire et positif face à la maladie la plus grave de notre époque, à savoir la peur”.

De manière plus décisive encore, l’Art et la Civilisation, à travers leur forme d’expression sous-entendent la notion d’altérité, d’un ailleurs, d’une autre voix, capable de renverser n’importe quels éléments économiques ou politiques qui satisfont l’intérêt de la convergence, de l’uniformité ou de la peur face à tout ce qui peut paraître différent.

Tenant compte de cette dimension, l’Art revendique un rôle social capital : le fantasme de l’Europe en tant que “civilisation européenne” nous est permis, comme nous le suggèrent Ilia et Emilia Kabakov. Ce fantasme est présent, et l’identité européenne peut acquérir une entité positive en tant que reflet d’une civilisation en construction et en devenir à la base de l’altérité. Il serait peut-être opportun d’écouter la voix d’un hétérodoxe par excellence, de l’iranien Majid Majidi : “La langue de l’Art peut amener les individus plus près, à savoir les faire prendre conscience d’un humanisme commun, malgré les différences de race, de civilisation, de nationalité”.

La contribution de toute forme d’art et de civilisation consiste en la valeur ajoutée dont  elle est porteuse, en la liberté d’expression, tant comme vecteur et miroir du présent, que comme miroir de l’époque, avec des facteurs libérateurs. C’est dans ce sens qu’Eleni Karaindrou parle de délivrance : “Délivrance signifie que je me situe dans mon temps même si cela me coûte. Je suis un individu de mon temps, je n’essaie pas de me cacher sous une bulle de cristal du romantisme. La notion de délivrance est que j’apprends la vérité, je me confronte à elle les yeux dans les yeux”. Dans la même longueur d’ondes, Wim Wenders se réfère à l’élément primordial qui surgit de la création, à savoir le changement. Il considère, en effet, que la plus grande menace réside dans la stagnation; le créateur a cependant la possibilité de tenir tête à l’aide des éléments qui constituent le changement. “Le processus de renforcement d’une identité européenne est plus que nécessaire pour l’avenir de ce continent. Il est d’importance vitale. Il doit devenir la patrie de la génération à venir, d’une Europe encore plus grande, si elle parvient à être pleine de sentiments, de solidarité, de compréhension et de respect. […] Mais plus que jamais ce que nous devons avoir en vue, comme notion fondamentale, c’est la contion du changement. Le changement comme la possibilité continue, en tant que nécessité, en tant que la condition sine qua non de la démocratie”.

A travers les voix des créateurs et hommes de l’Art et de la Culture, ce qui ressort en tant que dénominateur commun, c’est la nécessité d’accepter la diversité des voix. L’unification de l’Europe ne peut se poursuivre si elle a comme objectif l’aplanissement de cette polyphonie. Au contraire, l’Europe constitue un terrain fertile pour l’épanouissement du sens de la différence et de la diversité. L’Art et la Civilisation prennent des éléments de la politique, des différentes structures, de l’histoire, tout en les transformant en une nouvelle expression qui ne tent pas à l’uniformité mais à un amalgame de différentes langues, influences et idées. Le mot qui reflète tous ces éléments a été mentionné plus haut. Il s’agit de la délivrance.


 


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