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«Quelques pensées sur la culture et l’Europe» : Interview exclusive de Dimitris Papaïoannou

Dimitris Papaioannou

 

L’art détient-t-il une dimension subversive ? Si oui, laquelle ?

L’art puise des parfums et des stimulations dans la vie quotidienne afin de mieux éclairer ses faces cachées. L’artiste doit être à l’écoute et mettre en valeur des aspects de l’existence qui tiennent à rester cachés. Cela n’est pas exactement subversif… mais cela crée de nouvelles possibilités permettant de faire face à la vie. Finalement, nous devons nous demander ce qu’est l’Art. Je ne veux pas et je ne peux pas donner de définition de l’art mais je comprends, quant à moi, la différence entre le dernier tube à la mode et la musique de Richard Strauss.

Le fait que l’art recherche un impact dans la société,  est-il problématique?

L’impact n’a aucun rapport avec l’art. Le fait de savoir si une œuvre d’art aura un impact ou pas est une question qui préoccupe le monde de la publicité. Ils conçoivent et manipulent l’art comme un produit de consommation courante. L’artiste s’intéresse avant tout à la communication. Ce qui le préoccupe, c’est de savoir si le langage qu’il utilise est d’actualité et s’il se fait entendre.

Votre travail pour les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux Olympiques de 2004 doit avoir un large retentissement. Cela vous inquiète-t-il ?

Je considère cette responsabilité comme allant de soi. En tant qu’artiste, je ne suis pas responsable des cérémonies. Je ne compte certainement pas m’y exprimer de façon personnelle. J’utilise mon intuition artistique pour concevoir deux cérémonies brillantes au nom de tous. 

L’objectif s’impose de par la nature de l’événement. Les Jeux Olympiques reviennent dans leur lieu de naissance. Les cérémonies devront représenter une allégorie de la Grèce. Nous devons découvrir un point de vue qui nous aidera à éclairer l’histoire de la Grèce et des Jeux Olympiques. Si nous parvenons à créer un spectacle profondément ancré dans la Grèce, il pourra communiquer avec monde entier. 

Vous avez déclaré que les cérémonies d’ouverture et de clôture représenteront un effort collectif.

Les cérémonies seront réalisées exclusivement par des volontaires. Nous avons besoin de 10.000 volontaires et nous demandons leur aide. Il leur suffit d’avoir de l’enthousiasme et une bonne relation avec leur corps. Ces volontaires devront s’unir à notre effort en apportant un peu de leur temps et beaucoup de leur chaleur. A la fin, la joie sera partagée par tous. 

Cela veut dire que vous ne ferez pas appel à des danseurs professionnels ?

Au contraire, nous en avons besoin et nous recherchons leur participation ainsi que celle des acteurs et des athlètes. Tous dans le cadre du bénévolat. 

La participation aux cérémonies sera une expérience exceptionnelle, non seulement parce qu’il s’agit d’un événement important, mais parce qu’elle permettra de découvrir les coulisses et le travail des répétitions. La préparation des cérémonies sera la partie la plus créative. Chacun apportera sa propre énergie et l’unira à celle des autres. 

Notre objectif est de considérer les volontaires comme une grande équipe, et non comme une masse. L’idée de masse n’a jamais été caractéristique de la civilisation grecque. Nous voulons considérer les volontaires comme un ensemble de personnalités uniques. 

Avez-vous abandonné la peinture parce que l’absence de mouvement vous posait certaines limites ?

Cela ne m’intéressait plus de continuer à m’occuper d’une forme d’art qu’on enferme dans les musées et les galeries. Je voulais plutôt parvenir à une communication plus étroite avec le public, essayer de créer quelque chose de direct et de populaire. Je voulais aussi m’occuper d’une forme d’art permettant d’intervenir dans l’actualité. C’est pourquoi j’ai illustré des bandes dessinées - une forme d’expression qui est directe. On peut en acheter partout et elles s’adressent à tous. La danse possède elle aussi cette dynamique communicative. Elle m’a également aidé personnellement, elle m’a permis de découvrir mon corps, d’avoir une vie corporelle plus développée.

A votre avis, la danse contemporaine est-elle radicalement différente du ballet classique ?

Le ballet a cessé d’être d’actualité depuis la révolution industrielle, c’est un langage du passé. Malgré cela, j’aime regarder un ballet, cela me détend. Je le suis avec un sentiment de nostalgie, mais je ne pourrais pas m’exprimer dans ce langage.

Les thèmes traités par la danse contemporaine ont un caractère dynamique, ils évoluent. Les thèmes exprimés sont par exemple les métamorphoses que subit le corps humain sous l’influence de la génétique. La danse a créé un langage si moderne qu’elle peut faire face à tous ces changements.

Il existe une théorie soutenant que l’art essaie à travers les siècles de parler de quatre ou cinq sujets en trouvant sans cesse de nouvelles manières de les appréhender. C’est peut-être ce que fait la danse. Elle trouve de nouvelles façons de parler et d’intervenir. 

La danse contribue-t-elle à notre équilibre ou à notre dépassement ?

La danse permet de découvrir nos capacités corporelles cachées. Je ne parle pas de l’aspect esthétique du corps. Il ne s’agit pas d’un vêtement séduisant qu’on porte. La danse nous aide à prendre conscience de la vie intérieure de notre corps. A nous induire à une forme d’existence où le corps n’est plus si éloigné du cerveau ou de l’esprit.  

Vous sentez-vous impliqué dans l’effort de création d’une identité culturelle européenne? 

La grande tradition européenne me séduit. Je conçois l’identité européenne comme une coopération libre des peuples permettant de créer une réalité plus large. Le plus important dans tout ce processus est peut-être de ne pas exclure des voix. Si l’Europe peut apporter une contribution à la culture, ce sera la polyphonie.

L’identité européenne conduit-elle à de nouvelles limitations, à une nouvelle séparation entre l’Orient et l’Occident? Est-ce qu’elle cache des pièges?

Je ne crois pas que les influences orientales sont exclues de la culture européenne, bien au contraire. L’Occident possède le grand talent d’accepter l’étranger de façon superficielle et de l’utiliser pour se renouveler, pour créer quelque chose de neuf. L’identité européenne cache bien sûr des pièges. Cela ne pourrait pas être autrement. Mais devons-nous rechercher la sécurité, le calme total et finalement l’isolement ? Le chemin vers tout ce qui est créatif contient toujours un risque.


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